
- MES BASTILLES
-
- Qui se
souvient encore de l'Embarcadère de la Bastille ?
Inaugurée par l'Impératrice Eugénie et
Louis-Bonaparte, en 1859, cette gare était classée
monument historique, protégée par le
Ministère de la Culture... A sa place, en exercice depuis
15 ans, un Opéra prétendu Populaire se
dégrade à vue d'oeil. Là, les grosses
locomotives à vapeur de l'enfance rythmaient le sens des
choses de leurs chuintements humides.
-
- Bastille est
aujourd'hui une place branchée, un lieu de passage pour
touristes en goguette. Pour moi, c'est toujours l'espace
symbolique d'une mémoire populaire qui s'invente et
s'alimente à la Bastille ! L'histoire contemporaine de la
ville y débusque simplement sa date de naissance.
- Les parisiens
d'aujourd'hui côtoient sans cesse, et sans le savoir, les
ombres d'hier. Ils trinquent, là où l'absinthe
circulait. S'aiment, là où bien d'autres
s'enlaçaient à la sauvette.
Passants pressés ou flâneurs nonchalants,
manifestants débonnaires ou policiers teigneux, ne vous
êtes-vous jamais prêtés au Jeu des Bastilles
qui s'empilent, se superposent, se remplacent, s'effacent et
s'annulent ? Moi, j'y joue sans cesse. Et toi, la Vieille Bastille
? Tu m'aides, au détour d'une promenade, me rappelant
détails, ressentis, misères des uns, haines des
autres.
- Lorsqu'un
souvenir te fait défaut, le Génie accoure,
timoré, orgueilleux, engoncé dans son nouveau
costume de riche, offert par un socialisme d'État qui t'a
peint en rose pâlichon, offrant la partition à un
parfumeur, tes pavés et tes terrasses à un bougnat
devenu milliardaire... Et la forteresse, construite par Hugues
Aubriot sur les plans de Charles V ? Était-elle là
ou bien un peu plus loin ? Tu te rappelles, Bastille ?
- Venu du
Faubourg, c'est Santerre qui mène les Sans-Culottes... La
Révolution de février 1848, puis la Commune de
Paris, construisent d'impressionnantes barricades au
débouché de la rue de la Roquette et du Faubourg...
Le souvenir de furieux combats pour la liberté s'impose
à quelques pas des rencards revendicatifs,des grandes
messes bon-enfant du Front Populaire, des regroupements du MNA
exigeant la libération de Messali Hadj, en 1953 ou 54...
- Comment
retrouver la place avant l'Opéra ? Comment faire revivre
l'Embarcadère de Vincennes, face au grand magasin des
Phares de la Bastille ? Comment repaver la Cour de la Juiverie ?
Comment imaginer encore la caserne des Mousquetaires Gris
où Lafayette avait appris le métier des armes ?
Comment suivre de loin l'Impératrice Eugénie
visitant l'hôpital des Quinze-Vingts ?
- Bastille la
Rouge critique Bastille la Rose et celle du Maire vaincu,
pavée de marbre luxueux... Le démolisseur Palloy
organise la survie de la forteresse, créé le
mythe... Bonaparte souhaite l'érection d'un
Éléphant à la Romaine dédié
à ses victoires, et le canal enfin, charriant les ordres
venus des bords de Seine et quelques cadavres.
-
- Si le jeu
bastochard s'inspire des poupées-russes, la règle
est partiale, saucée sans-culottière ! Elle refuse
que l'on gomme l'Histoireet ne conserve que les grands messes
enchapautées de frimes, Bicentenaire ou vingtième
anniversaire du 10 mai 81, compris ! Deux doigts de
moyen-âge, une pincée d'ouvrièrisme, un zeste
de classicisme, deux ou trois rondelles de religion (la
Saint-Barthélémy, c'était là, devant
le temple de la rue de Charonne...) Tout s'emboîte, tout se
mélange. Baudelaire fréquentait le café
Gibé, Verlaine rangeait ses os humides rue Moreau, Willy
Ronis immortalisait, du haut de la Colonne de Juillet, l'amour de
Riton et de Marinette (toujours cafetiers rue St
Antoine)...
- Flaubert
plantait pour l'éternité Bouvard et Pécuchet
sur le boulevard Bourdon, suivant les pas mal assurés de
Jean-François Vilar (Bastille Tangos) entre les
pharmaciennes de Pierre Goldman et le logement romanesque du
Commissaire Maigret, boulevard Richard Lenoir... A trois
enjambées du repère de Gavroche, planqué dans
la maquette d'un éléphant de plâtre et de la
demeure de Victor Hugo, coincé entre son musée et la
rue de Lappe qui inventait les noces interlopes des Apaches et des
gisquettes...
-
- Le Faubourg Saint-Antoine
- conjugué à la première
personne du singulier
-
- Quand tu viens
au monde dans ce quartier, un Quatorze juillet, après le
bal populaire du Treize au soir, une profonde aspiration pour la
rébellion s'installe durablement... Enfant du Faubourg, je
côtoie les vieux ébénistes, les doigts roses
de vernis mystérieux, les bouches pleines de petits clous,
une impertinence libertaire accrochée au regard...
L'immeuble du 60 faubourg Saint-Antoine appartient alors à
un vieux coiffeur... Sa boutique deviendra l'Arbre à
lettres...
-
- Pour aller
à l'école du 51 rue de Charenton, face à
l'hôpital des Quinze-Vingts, le passage du Chantier et ses
pavés disjoints te bercent volontiers des histoires intimes
des sans-culottes ou des légendes salaces de l'Abesse de
Saint-Antoine des Champs, fondatrice du Faubourg ouvrier...
Élevé dans un jus de culture parpaillote, je
fréquente le temple Sainte-Marie, 17 Grand'rue
Saint-Antoine, construit par Mansart, hanté sans vraie
surprise par la famille Sévigné et celle du
surintendant Fouquet...
-
- Leurs osselets
dorment encore sous la crypte, parole... Chaque jeudi, la gare de
la Bastille s'impose, vers la banlieue des grands-parents et les
jardins ouvriers. Durant l'adolescence, les éclaireurs,
installés dans la cave du 7 bis rue du Pasteur Wagner,
offrent quelques jolies balades rupestres et la découverte
de l'alpinisme. Les jeudi après-midi pluvieux, c'est le
cinéma Lux Bastille et ses esquimaux glacés qui ont
ma préférence... Les rendez-vous amoureux avec les
premières petites copines s'offrent le même
périmètre, la place, rue de Lyon, rue Charles V,
boulevard Richard Lenoir... Si mai 68 m'éloigne un moment,
dans les années soixante-dix, militance et réunions
politiques résonnent impasse Guéménée
, à quelques mètres de la maison de Monsieur Hugo,
ou rue de Charonne, à deux pas de la fontaine Trogneux,
à l'angle du Faubourg...
-